SUPERSTITIONS OU REALITES .... OU FATALITE
Oui, les superstitions existent encore dans la Marine, mais il arrive souvent qu'elles résultent de dramatiques réalités que les marins ne veulent pas reconnaître et qu'ils attribuent au surnaturel.
Un exemple ? Le croiseur-école Jeanne d'Arc perdit une hélice en 1962 dans le Pacifique, après que l'on eu servi à table l'animal que l'on désigne très sérieusement, à bord des navires, par des périphrases de connivence comme "la bête aux longues oreilles" (voir l'une de mes notes précédentes). Rapprochement traditionnel dans la Marine, mais irrationnel car personne ne peut croire maintenant que le lapin puisse porter malheur. D'autant que dans les marines de commerce et militaire, on ne court plus le risque de voir les lapins ronger les coques métalliques.
Des mystères angoissants pouvaient être à l'origine de ces superstitions. Tel l'affaire du brick-goélette Marie-Céleste appareillé de New-York pour Gênes en 1872, retrouvé vide un mois plus tard dans l'est des Açores, probablement résultat d'un acte criminel. Des révélations firent soupçonner quelques années plus tard l'équipage du Deo Gratias qui avait découvert le navire abandonné mais on ne put jamais prouver le meurtre collectif. Mais il y eut beaucoup d'autres mystères : le Jeanne d'Arc de Saint-Nazaire, abandonné en 1903 sur le point de couler, fut retrouvé neuf ans plus tard. En 1884, le Frigorifique, un navire récent à cales réfrigérées, fut abordé dans le brouillard de la Manche par le charbonnier anglais Rumney. Son équipage l'abandonna et fut recueilli par l'abordeur. Sa machine à vapeur fonctionnant toujours et sa barre n'étant pas dans l'axe, le navire blessé que l'on avait perdu de vue et que l'on croyait avoir sombré, décrivit un large cercle et émergeant de la brume, vint éperonner à mort le Rumney comme pour se venger. Le Marlborough, de Glasgow, appareilla de Littleton en Nouvelle-Zélande en janvier 1890. On le vit une dernière fois dans les parages du cap Horn et il disparut. On le retrouva vingt-trois ans plus tard, en 1913, au large de Punta-Arenas. Vingt squelettes jonchaient ses ponts.
Et puis, il y a les évènements tout ce qu'il y a de plus naturels qui se produisent à la suite d'erreurs humaines ou de circonstances athmosphériques. Par exemple le Vasa suédois qui se retourna en 1628 dans le port de Stockholm dès que l'on hissa les voiles. C'est le plus fameux exemple d'un vaisseau raté dont le naufrage n'eut rien à voir avec le surnaturel. Il y eut aussi, avant le Seconde Guerre mondiale, un chalutier étant prêt à être lancé à l'heure de la marée haute, incroyablement le marée fut en retard. Anomalie hydraulique qui peut se produire sur un bras de mer ou un cours d'eau aboutissant à la mer. Le lancement fut donc retardé, au bon vouloir du flot. La bouteille de champagne rebondit maladroitement sur la coque sans se casser. Sans doute dégoûté par tant de mauvais présages, le bateau glissa vers le plan d'eau, entra dans la mer et chavira.
(Ces textes sont extraits d'un livre intitulé TRAGEDIES DE LA MER - Les mythes et l'histoire - de François Bellec, grand Marin devenu historien de la mer)